| LIRE
LES PREMIÈRES PAGES
Dans la chambre jaune, juste à côté de l’entrée, là où on
abattait les poules à la fin de la guerre, il n’y avait pas de
meubles. Juste un tapis de laine rouge sur lequel s’endormait le
grand jeune homme barbu. Il se faisait appeler Loïc mais avait
oublié son vrai prénom à force de trop étudier. C’était de loin
le garçon le plus studieux de tout le dortoir. Il passait ses
journées le nez ou l’oreille collés contre ses cahiers et les
nuits à manger les pages les plus ardues de ses livres de cours.
En sept ans, personne ne l’a jamais aperçu au restaurant de
l’école, son tube de dentifrice était toujours intact comme son
pain de savon et sa paire de skis gonflables.
Pourtant, il ne paraissait pas sale. Au contraire, les rares
fois où il a quitté sa chambre, pour acheter une photocopieuse
et un exemplaire de l’Encyclopédie, il flottait dans son sillage
une odeur de cannelle et de sirop d’érable.
La rumeur disait que Loïc était parvenu à dominer le processus
naturel de déjection. Le collège était particulièrement fier de
ce phénomène, on en parlait aux réunions de parents, on le
citait au dos des cartes postales, on le proposa même comme
personnalité de l’année, jusqu’à ce que le scandale éclate. Le
jour de la visite papale, on s’aperçut avec horreur que Loïc
dissimulait les excréments au fond de ses oreilles et sous sa
lèvre inférieure.
Il va sans dire qu’il fut aussitôt renvoyé de l’établissement.
Il fallait qu’il s’asseye. Dans l’évier, sur la poubelle en fer
blanc, sous les bancs de l’école. Il s’asseyait pour un rien.
Parce que la cloche sonnait, parce que les vacances de Pâques
approchaient et que son père allait le battre avec sa ceinture,
parce que la piscine était trop froide et les briques trop
rouges.
Au plus loin que je fouille dans les poches distendues de ma
mémoire, je ne l’ai jamais vu qu’assis. Sur le dos d’un
camarade, ou sur une planche à roulettes, lorsqu’il devait
absolument se déplacer, ne fût-ce que pour assister aux cours.
Je suis certain qu’il est assis, en ce moment, quelque part au
bord de la planète, les sourcils épais, le regard troué. Son
père ne le battra plus. La dernière fois qu’il a voulu saisir la
ceinture, dans le tiroir de la garde-robe, il s’est baissé,
arquant le dos devant son fils qui tremblait. Il était mort de
peur, le petit, tellement terrifié qu’il s’est assis sur son
père et qu’il ne s’est jamais relevé.
Quand on a retrouvé le père, il était mauve et bleu, il serrait
dans ses mains une ceinture de cuir. Dans la peau du dos, il
avait deux plaques jaunes en forme de plis fessiers.
Dans cette chambre-là, ils étaient au moins quarante à habiter.
Des Roumains, disait-on, ou des Valaques. Personne ne leur avait
jamais adressé la parole.
C’est vrai qu’ils étaient un peu sauvages à se cacher derrière
les meubles ou à ramper lorsqu’ils se rendaient à la chapelle.
Ils priaient avec ardeur, en donnant de grands coups de bougies
au crucifix de marbre. Je me souviens même d’un petit blond qui
priait avec un marteau de carreleur.
En passant devant leur chambre, certains soirs, on pouvait
entendre un bruit de mastication et de mâchouillis. On les
prétendait cannibales, impubères, consanguins et homosexuels.
On n’a jamais pu connaître la vérité. Le jour où l’on entendit
des cris s’élever derrière la porte, le directeur vint avec son
pied de biche. On défonça le chambranle pour découvrir qu’il n’y
avait jamais eu de chambre à cet endroit. La porte donnait sur
une route de campagne mal éclairée.
Dans le crépuscule du soir, on entendait bourdonner une abeille.
Là, juste au pied de la statue, c’était le terrain de football.
Un tout petit terrain où même un nain n’aurait pu s’allonger au
complet. On n’aurait pas pu jouer avec un ballon réglementaire.
Alors on utilisait des billes et on jouait avec les mains.
Et là un peu plus loin, derrière la poubelle, c’était notre
quartier général. Mais nous ne nous y réunissions jamais de peur
que nos ennemis le repèrent. Nous tenions réunion dans les lieux
les plus divers. Sous une table, dans la boîte aux lettres de
l’entrée, dans le cartable du gros François. Et nous évitions
d’aborder les sujets importants. Il fallait que les espions, qui
avaient certainement infiltré notre groupe, rentrent
bredouilles. Nous parlions de natation, de piles électriques, de
pétards à mèche souple, de recyclage, mais nous n’avons jamais
parlé de politique.
À cette époque-là, nous n’avions aucune idée de ce que c’était
et nous ne savions pas où on pouvait en acheter.
Le vieil homme sans tête qui dormait dans les escaliers du
dortoir me disait chaque matin que le toit avait une forme de
plancher. Je ne comprenais pas ce qu’il voulait dire par là,
puisque le toit était en pente, tendu de tuiles rouges, semé de
cheminées et couvert de ciel bleu.
Mais le vieil homme sans tête ajoutait aussitôt : c’est un
plancher pour oiseaux.
Nous avions chaque jour la même conversation et chaque jour je
me faisais avoir.
Il était temps que je grandisse.
|