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Le Fram, a.s.b.l.   

Revue littéraire  -  Éditions  -  Rencontres   

 

   

 

L E     D O R T O I R

 

de Nicolas Ancion

 

 

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Le dortoir

poèmes de Nicolas Ancion

102 pages, 2004, 11 €
ISBN 2-930330-17-1, (broché)

 

 

"Le dortoir" est un recueil de perles et de billes, de mots et d'images aussi drôles que terrifiantes, qu'on ne lâche pas avant d'en avoir fini la lecture, bien calé sur l'oreiller, juste avant de plonger dans les bras de Morphée.
On rit de cet univers absurde et des trouvailles stylistiques, on est ébahi par cet imaginaire d'enfant du pays surréaliste. D'aucuns comparent Nicolas Ancion à Henri Michaux, dans sa période "Plume".

 

 

 

 

 

 

 

 

L'AUTEUR

Nicolas Ancion

Né à Liège en 1971, Nicolas Ancion mélange sans précautions poésie et roman tantôt en long format (Ciel bleu trop bleu, Le Cahier gonflable, Ecrivain cherche place concierge), tantôt sous des formes plus brèves (Ces chers vieux monstres, 39 doigts et 4 oreilles)

 

 

LIRE LES PREMIÈRES PAGES

 

Dans la chambre jaune, juste à côté de l’entrée, là où on abattait les poules à la fin de la guerre, il n’y avait pas de meubles. Juste un tapis de laine rouge sur lequel s’endormait le grand jeune homme barbu. Il se faisait appeler Loïc mais avait oublié son vrai prénom à force de trop étudier. C’était de loin le garçon le plus studieux de tout le dortoir. Il passait ses journées le nez ou l’oreille collés contre ses cahiers et les nuits à manger les pages les plus ardues de ses livres de cours. En sept ans, personne ne l’a jamais aperçu au restaurant de l’école, son tube de dentifrice était toujours intact comme son pain de savon et sa paire de skis gonflables.

Pourtant, il ne paraissait pas sale. Au contraire, les rares fois où il a quitté sa chambre, pour acheter une photocopieuse et un exemplaire de l’Encyclopédie, il flottait dans son sillage une odeur de cannelle et de sirop d’érable.

La rumeur disait que Loïc était parvenu à dominer le processus naturel de déjection. Le collège était particulièrement fier de ce phénomène, on en parlait aux réunions de parents, on le citait au dos des cartes postales, on le proposa même comme personnalité de l’année, jusqu’à ce que le scandale éclate. Le jour de la visite papale, on s’aperçut avec horreur que Loïc dissimulait les excréments au fond de ses oreilles et sous sa lèvre inférieure.

Il va sans dire qu’il fut aussitôt renvoyé de l’établissement.



Il fallait qu’il s’asseye. Dans l’évier, sur la poubelle en fer blanc, sous les bancs de l’école. Il s’asseyait pour un rien. Parce que la cloche sonnait, parce que les vacances de Pâques approchaient et que son père allait le battre avec sa ceinture, parce que la piscine était trop froide et les briques trop rouges.

Au plus loin que je fouille dans les poches distendues de ma mémoire, je ne l’ai jamais vu qu’assis. Sur le dos d’un camarade, ou sur une planche à roulettes, lorsqu’il devait absolument se déplacer, ne fût-ce que pour assister aux cours.

Je suis certain qu’il est assis, en ce moment, quelque part au bord de la planète, les sourcils épais, le regard troué. Son père ne le battra plus. La dernière fois qu’il a voulu saisir la ceinture, dans le tiroir de la garde-robe, il s’est baissé, arquant le dos devant son fils qui tremblait. Il était mort de peur, le petit, tellement terrifié qu’il s’est assis sur son père et qu’il ne s’est jamais relevé.

Quand on a retrouvé le père, il était mauve et bleu, il serrait dans ses mains une ceinture de cuir. Dans la peau du dos, il avait deux plaques jaunes en forme de plis fessiers.



Dans cette chambre-là, ils étaient au moins quarante à habiter. Des Roumains, disait-on, ou des Valaques. Personne ne leur avait jamais adressé la parole.

C’est vrai qu’ils étaient un peu sauvages à se cacher derrière les meubles ou à ramper lorsqu’ils se rendaient à la chapelle. Ils priaient avec ardeur, en donnant de grands coups de bougies au crucifix de marbre. Je me souviens même d’un petit blond qui priait avec un marteau de carreleur.

En passant devant leur chambre, certains soirs, on pouvait entendre un bruit de mastication et de mâchouillis. On les prétendait cannibales, impubères, consanguins et homosexuels.

On n’a jamais pu connaître la vérité. Le jour où l’on entendit des cris s’élever derrière la porte, le directeur vint avec son pied de biche. On défonça le chambranle pour découvrir qu’il n’y avait jamais eu de chambre à cet endroit. La porte donnait sur une route de campagne mal éclairée.

Dans le crépuscule du soir, on entendait bourdonner une abeille.



Là, juste au pied de la statue, c’était le terrain de football. Un tout petit terrain où même un nain n’aurait pu s’allonger au complet. On n’aurait pas pu jouer avec un ballon réglementaire. Alors on utilisait des billes et on jouait avec les mains.

Et là un peu plus loin, derrière la poubelle, c’était notre quartier général. Mais nous ne nous y réunissions jamais de peur que nos ennemis le repèrent. Nous tenions réunion dans les lieux les plus divers. Sous une table, dans la boîte aux lettres de l’entrée, dans le cartable du gros François. Et nous évitions d’aborder les sujets importants. Il fallait que les espions, qui avaient certainement infiltré notre groupe, rentrent bredouilles. Nous parlions de natation, de piles électriques, de pétards à mèche souple, de recyclage, mais nous n’avons jamais parlé de politique.

À cette époque-là, nous n’avions aucune idée de ce que c’était et nous ne savions pas où on pouvait en acheter.

Le vieil homme sans tête qui dormait dans les escaliers du dortoir me disait chaque matin que le toit avait une forme de plancher. Je ne comprenais pas ce qu’il voulait dire par là, puisque le toit était en pente, tendu de tuiles rouges, semé de cheminées et couvert de ciel bleu.

Mais le vieil homme sans tête ajoutait aussitôt : c’est un plancher pour oiseaux.

Nous avions chaque jour la même conversation et chaque jour je me faisais avoir.

Il était temps que je grandisse.

 

 

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