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Avertissement
Nos mains n’ont été mises ni à la pâte ni au feu.
Elles ne savent guérir aucun moteur,
Marier aucun tissu, engrosser aucun sol.
Les cathédrales et les horloges ne leur doivent rien
Et le béton non plus.
Nous ignorons les langues nouvelles qui parlent aux ma¬chines
Et qui, paraît-il, ne contiennent que deux mots : oui et non.
Nous ne nous reconnaissons de pays que par défaut :
Je ne suis pas belge, moi qui jamais
N’admettrais d’être d’un roi le sujet
Ou le cher compatriote.
Nous n’avons pas tué l’animal que nous mangeons,
Pas pressé le vin qui nous désaltère ou qui nous grise
Et récité aucune prière avant le repas.
Nous ignorons le nom de l’arbre, robinier, frêne, érable,
Qui s’est mué pour nous en papier blanc.
Aucun arpent de terre ne nous appartient,
Et l’argent ne demeure jamais longtemps dans nos poches.
Quand bien même nous hausserions la voix,
Nul homme en arme ne s’apprêterait à nous obéir.
Personne n’attend de nous son sel ou son pain.
Nous sommes assez nombreux, de par le monde,
Mais nous n’évitons la solitude que lorsque nous sommes deux
Ou lorsque des mots écrits pénètrent nos yeux.
Et, dans le spectre varié de l’espèce humaine,
C’est chez nous que le dimorphisme sexuel est le moins accusé.
Tu iras où tu voudras, mon fils,
Mais sache que tu viens du peuple des intellectuels,
Des passagers du livre,
Des improductifs,
De cette plèbe particulière qui passa le plus clair de son
histoire
À trahir la plèbe véritable en chantant les louanges des
puissants
Et qui, parfois, de loin en loin, donna la parole à la Justice.
Tu deviendras qui tu voudras, ma fille,
Mais sache que, malgré les apparences,
Tu n’es pas une princesse,
Tu es une fille du peuple des mots écrits,
Du lumpenproletariat de la poésie,
Des gueux cultivés, des nouveaux intouchables,
Des penseurs subversifs, inutiles et bavards
Dont plus personne, ni les puissants ni la plèbe véritable,
Ne semble avoir besoin aujourd’hui.
Génération perdue
À mon âge, mon père avait déjà quitté ma mère et épousé sa
seconde femme.
Plusieurs enfants portaient son nom.
Tandis que je vais seul sur la vieille route, sans descendance
et sans avenir.
À mon âge, mon grand-père avait déjà conçu le plan de livres
Dont je ne comprends même pas le titre et qui se vendent
toujours,
Trente ans après sa mort, discrètement, sur la terre, à des
universitaires consciencieux.
Et je traîne ma vie entre deux bières avec des amis qui, comme
moi, écrivent sans projet,
Jouent de la musique sans connaître le solfège et font trop peu
l’amour.
À mon âge, mon père en était à son troisième métier.
Il avait claqué la porte, comme le vent la voile, au large de
plusieurs boîtes.
À mon âge, mon fils aimera déjà la femme qui pleurera à son
enterrement,
Comme le père de mon père à celui de la mère de mon père.
Et, je vais seul de loyer en loyer, homme neuf, fils de
personne, sans descendance et sans avenir.
À mon âge, mon grand-père imposait déjà le respect
Son destin était gravé dans son cœur de marbre
Et le monde était un livre où il ne lui restait plus qu’à
recopier à la plume
Un texte écrit avant sa naissance.
Tandis que mon cœur est griffé
Et que le monde tout autour ressemble plus à des cartes que l’on
bat sans cesse
Qu’à un livre blanc.
À mon âge, mon grand-père avait déjà été sacré roi
Et mon père avait déjà pris la Bastille,
À mon âge, mon grand-père récitait des iambes grecs solidement
rythmés.
Mon père les premiers poèmes libérés de la rime.
À mon âge, mon fils et ses amis réinventeront enfin la poésie,
Elle remontera au Parnasse dans leur sillage victorieux.
Je n’ai plus qu’à les attendre.
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