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LES PREMIÈRES PAGES
I. Les femmes
« Tu veux devenir duc de Courlande ?” Et il n’avait qu’à tendre
la main pour prendre la couronne. »
C’est ainsi que Balazs Ferencs enseigne l’histoire. En posant la
question, il monte la voix sur « veux » et l’on comprend que
l’idée vient de germer dans la tête de la tsarine et que ce
caprice, ce cadeau-surprise à l’amant fidèle, va relancer
l’histoire d’Europe.
« Tu veux devenir prince de Courlande ? »
À la grande table ronde, dans la salle au bord du fleuve, la
poète ne s’assied pas à sa place. Elle doit abandonner ses amis,
sa chaise et ses affaires pour aller s’asseoir en face, à côté
de l’inconnu. Elle ne sait pas qu’elle va poser une question de
tsarine. Elle ne connaît ni Balazs, ni Anna, ni aucune âme de
Courlande. Le livre commence, on entend le remue-ménage des
figurants dans le paysage. Elle ne sait rien. Elle ne sait
jamais rien. Ses livres ne la préviennent jamais. Celui-ci,
comme les autres, part sans l’attendre, va rejoindre la foule
des livres décousus, germés dans les ventres et passés, d’un
siècle à l’autre, aux mains des femmes textiles — des peintres,
fileuses, tisserandes, brodeuses : Ariane, Pénélope, Philomèle,
Mathilde, Elaine… Par la fenêtre du palais on voit le fleuve :
large de ses eaux grises, grasses, luisantes. La poète suit des
yeux une vieille gardeuse d’oies, la peau sur les os, qui
marche à travers prés, à travers bois. Elle mâchonne une
chanson, elle s’égare, elle perd son troupeau, perd sa voix pour
de bon. L’obscurité monte entre les arbres : est-ce le jour qui
revêt son ombre ? Est-ce un amour qui vient s’étendre dans
l’oubli ? La vieille a les pieds crottés, les mains calleuses,
son tablier est déchiré. Au zénith il fait encore bleu.
L’inconnu demande : Qu’écrivez-vous ? La poète ne sait que
répondre, elle dit : Courlande, un mot, je ne sais pas ce que
c’est. Peut-être rien qu’un mot, un pays de légende. Il dit :
c’est ma légende. La Courlande est le pays de mon père. Mon père
a perdu son pays. Elle pense : coïncidence. Elle se rappelle
Ilse Aichinger et sa phrase : « trouver un poème comme on trouve
par terre un caillou »… À mon tour, pense-t-elle, de ramasser le
caillou sans comprendre, de le garder longtemps au chaud dans ma
paume, de le porter à mes lèvres jusqu’à ce qu’il révèle son
noyau. Des galets du rivage ou des cailloux sur le sentier,
aucun n’est marqué ; rien ne distingue telle pierre des autres,
sauf son désir d’être ramassée, prise et comprise, sauf sa
promesse de signifier après avoir fait signe — parfois longtemps
après.
Donc elle demande : peut-on récrire un château incendié ? Il
précise : nos terres, notre terre. Ils entendent : un rivage
attesté par l’espoir de retour. Courlande, un mot, est la pierre
trouvée. Courlande est le cœur, se répète-t-elle, le centre, le
noyau. Courlande est le mot-clé, le mot qui ouvre les paysages.
À ma gauche la mer, le mâchefer, les cendres. À ma droite les
tours, les pierres agencées, les corbeilles de fruits, le chant
a capella. Lente érosion, dans l’ombre, de la pierre par la
plume ; puisse la lecture se faire aussi lente, aussi patiente
que l’a été l’écriture : le temps que prend une baie pour
devenir un massif à l’endroit où une tourterelle l’a oubliée.
« Tu veux devenir prince de Courlande ? »
Je ne verrai jamais ce paysage, dit la poète. Je dois me fier à
la gardeuse d’oies, à ce qu’elle voit, à ce qu’elle dit qu’elle
voit. Je peins j’écris donc je traduis. L’histoire est dans la
bouche de Balazs et la géographie, dans la chanson d’une
mourante. La vie persiste dans l’invisible, dans le
méconnaissable. Récemment, je suis retournée dans mon hameau
natal. Mais comme le temps n’avait pas pu m’accompagner, au
lieu d’herbes bleutées par le jeu de la nuit avec la lune, du
sommeil avec le souvenir, j’ai trouvé, au grand jour, du béton,
du métal peint, et j’ai pleuré. Au lieu de la maison chaulée —
soubassement goudronné, volets verts en « battantes », une pièce
et un réduit, un poêle rallumé chaque matin par tout l’amour du
monde — il y avait une barrière et un écriteau : entrée
interdite aux personnes non autorisées. Autorisées à quoi ? À
pénétrer le sacrilège ou bien, au contraire, à traverser ce
décor durci pour retrouver le texte original ? À saluer
l’envahisseur ou à raser ses tôles et ses blocs pour retrouver
dans la terre la rondeur des ruines ? La réalité manque souvent
de vérité. Elle est trop remuante, trop versatile, trop délétère
à cause de son imprécision. Seules les images immobiles sont
fidèles car elles ont bonne mémoire. La poésie, tout en ignorant
l’argumentation et la chronologie — ah ! la chronologie, cette
illusion (fugace ou tenace) que nous prenons trop souvent pour
le temps… — la poésie vient au secours du droit et de la science
par la rigueur de ses trouvailles. La poésie ne cherche pas,
elle trouve. Et ne cherchant pas, elle ne sait d’abord pas ce
qu’elle trouve. Elle est une vieille servante égarée en qui la
chronologie, à bout d’arguments, s’incline devant le temps, là
où la vie et la mort se reconnaissent et s’embrassent avec
effusion. Les coïncidences s’enfilent comme des perles au cou de
la vérité. Erreurs, maladresses, inadvertance, distractions…
tout cela se recompose et se met à figurer. Les paroles viennent
de loin et mènent plus loin encore.
Souvent, l’inconnu se détourne, parle à son autre voisine de
table une langue inouïe, opaque, une paroi sans la moindre
prise, comme la façade aveuglée d’une maison vide. La poète
écoute, n’entend rien. Rien que musique et tentation brûlante,
séduction de l’étrange. Prise de vertige, la poète saisit à deux
mains le bord de la table ; elle a beau s’arc-bouter : plus que
le vin, le parfum de la langue inconnue l’enivre. On dit
paldiès « par Dieu » pour dire merci ; oûdenns pour l’eau —
c’est comme en grec ancien ; m-izé pour le pain — et là, l’inouï
a soudain l’évidence du très familier. Elle s’en défend. Ce
n’est pas possible. Ce n’est pas rationnel. Non. Mais il est
trop tard, elle est piégée. Elle ricane. Il sursaute : il venait
justement de regarder sa montre. « Tu veux devenir prince de
Courlande ? » Il lui tend sa carte, qu’elle tente de déchiffrer,
mais les signes diacritiques l’empêchent d’écouter ce qu’elle
lit. Il prononce son nom : comme, en germain, on dit quelqu’un
ou, en latin, aimant. Un nom qu’elle ne peut retenir. Ils se
saluent. Ils se séparent.
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