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LES PREMIÈRES PAGES
LA MAISON
Nous avons habité le monde.
Nous avons arpenté les rues comme si nous y
étions nés.
Nous avons fait adresse commune pendant
quatre ans.
Nous avons fini hors de chez nous.
Il y eut à nouveau deux maisons, ton chez toi mon
chez moi.
J’ignore (de mon côté) comment tu t’en es sorti
(du tien).
Mes plantes dans tes jardinières. Mes livres sur ta
bibliothèque. Tes annotations dans mes livres. Mon perco et ton
thermos. Ma télé et ton décodeur. Mes rideaux et tes fenêtres.
Mon bureau et ta chaise de bureau. Mes chaises et ta table. Mon
lit et tes descentes de lit.
Nous nous sommes heurtés devant témoins pour une histoire de
rideaux et de tentures. Comment avons-nous pu croire qu’ils
seraient réutilisables ? Sommes-nous d’incurables optimistes ?
L’entêtement devait plutôt nous rassurer. Nous ignorions tout du
futur, sauf que là-bas aussi il y aurait des fenêtres (des
portes et un toit).
Dictaphone dans une main, liasse de feuilles dans l’autre,
l’expert lit l’état des lieux antérieur : placards couleur
défraîchie tiroirs bois dessous perforations dans le mur deux
trois quatre. Il enclenche le dictaphone : ajouter cinq, cinq
trous dans le mur ; carreaux au sol fissurés quatre, quatre
c’est bon. On voit autre chose ? Comme si. Je regarde mes pieds.
Il passe une dernière fois en revue perforations, éclats,
éraflures, effacements, décollements. Allez, les compteurs
maintenant.
J’en ai visité des maisons, façades décrépites et intérieurs
passables. Et l’inverse : façades amènes et pièces en
déconfiture. Derrière l’affiche à vendre à la vitre, j’ai vu des
variantes : des rideaux chichement mesurés, ni pli ni ondulation
; des rideaux enfilés sur élastique pendant comme le tissu d’un
jupon ; des rideaux courts, placés en haut de la fenêtre, pas
plus d’un tiers de l’espace, une frange qui laisse tout voir à
qui veut bien regarder. J’ai même vu des rideaux luxueux,
dentelles en prime. La maison était trop chère pour moi.
J’ai visité des maisons hors de prix. L’impossibilité de
l’achat, l’incongruité de l’initiative sont-elles apparues aux
locataires ou aux propriétaires ? Quelque chose en moi me
trahissait-il ? Quoi ?
Et puis, c’était en juillet, je suis entrée dans cette maison
qui devait devenir la mienne. Occupée par un couple, la femme un
bébé dans les bras. J’ai visité les trois pièces en enfilade en
bas, les deux chambres, le grenier et la cave. Et le jardin.
Beaucoup de violettes au jardin. La mère de famille a parlé des
fleurs, qu’elle laisserait. Puis elle a centré son discours sur
l’enfant.
J’ai emménagé en septembre, la lumière baissait
déjà. Plus un meuble, plus une âme entre les murs que la mienne.
Alors évidemment tout différent. Pourtant, il fallait bien que
la maison m’ait plu. J’avais bien dû l’imaginer vide.
Leurs traces. Celles des pieds du lit sur le lino, indélébiles.
Les trous dans les murs où furent des images. Du papier peint
éraflé. J’ai placé mon lit au-dessus de l’ancien. J’ai colmaté
certains trous et profité d’autres pour y planter des clous.
P. a débarqué avec sa boîte à outils, et escorté de M. comme
toujours. Serviables comme d’habitude. Pour ne pas se retrouver
en tête-à-tête ? Tu as fait ta valise, j’ai dit à P. M. n’a pas
apprécié l’humour. Sèche, elle a précisé sa caisse à outils.
Ici, comme chez eux, elle organise. Elle a listé : la garde-robe
de ma chambre, puis celle de R., ensuite les bibliothèques. Pour
terminer : les lustres. La première opération échoue. Une
planche, latérale, indispensable à la construction du meuble, a
disparu. Nous te soupçonnons d’avoir subtilisé la pièce au cours
du déménagement précipité. On te reconnaît tout entier dans ce
panneau de deux millimètres d’épaisseur. Heureusement, le meuble
de R. se monte sans peine. Tu n’auras pas osé t’y attaquer.
Quant à la biblio¬thèque, nous ne parvenons pas à retrouver le
panneau du fond. Ici, nous n’incriminons pas ta responsabilité.
Le mur rosé de la pièce contre lequel elle est adossée et qui
apparaît ici et là entre les étagères fait joli effet.
Les lustres provoquent le débat. Relativement petite, M.
voudrait leur donner du lest tandis que P. (et ses quasi deux
mètres) les collerait volontiers au plafond. Je penche pour une
solution intermédiaire. J’impose mes vues à P. perché sur un
tabouret. M. capitule. Elle assure la stabilité du tabouret en
tenant « son » homme à deux mains. Leur position, son visage en
face de son bas ventre leur tire un gloussement.
Parmi les pertes survenues en cours de déménagement : deux
pièces de la structure du lit et trois lattes du sommier. Il y a
un trou dans le sommier. Et c’est de ton ex-côté.
Tu as jeté les jardinières, tu n’as jamais aimé les plantes. Tu
as racheté percolateur, décodeur, chaise, lit. Ce fut réglé en
un après-midi. Enfin, je n’en sais rien. Je mets en scène.
L’agencement du rez-de-chaussée, les pièces en enfilade, nous
permettront à R. et à moi d’être pleinement présentes à ce que
nous y ferons. Dans le salon, nous serons tout entières aux
images de la télé sans que nulle autre (frigo, micro onde,
table) ne vienne s’interposer. Pareil pour l’endroit où nous
mangerons. Nous ne serons pas tentées par la télé. Cela me
change d’avant où il avait fallu se casser la tête pour essayer
de morceler la surface en espaces censés se tourner le dos.
Il y a chez moi un endroit d’où je vois ce qui se passe par la
fenêtre et où je suis invisible pour les passants. Un angle
mort.
Le passé plus ancien de la maison, les fissures dans les murs,
l’humidité qui monte sur le mur de la cuisine, qui descend sur
celui de la salle de bain.
Ça s’est passé en hiver de grand matin, juste après être
descendue de l’étage, ou un soir en rentrant à la maison. Je me
souviens qu’il faisait sombre dehors. C’est dans la pièce du
milieu, comme je l’appelle, que la chose m’est apparue. Il me
fallait entreprendre, changer, reconstruire. Comment avais-je pu
vivoter aussi longtemps de bricolage en bricolage ? Le temps
n’était pas tant à l’autocritique qu’à l’action. J’ai fait le
tour de la maison. Il faudrait arracher le lino, recarreler,
changer châssis et portes. Il faudrait aussi penser au toit. Au
trottoir et à la cour.
Faisant l’anamnèse du projet, je trouve son origine précise dans
la rénovation de la pizzeria du centre commercial. La décoration
a été refaite, du rez-de-chaussée au premier. Nouveau look,
boiseries foncées. La procédure d’accueil elle-même a été revue.
Les clients ne sont plus priés d’attendre derrière un panonceau
la venue d’un employé chargé de les placer. Le garçon me semble
métamorphosé. D’ordinaire taciturne, il est bavard. Il
s’enquiert à gauche à droite de savoir s’il peut débarrasser. Il
virevolte entre les tables. Il me propose un arrangement avec
l’addition, R. renonçant au dessert compris dans le menu choisi.
C’est là, entre le menu junior de R. et ma napolitaine, qu’a
germé mon appétit de travaux.
La décision s’étaye sur des examens minutieux. Le vernis bleu
des châssis s’écaille et met à jour l’atroce brun de la
pourriture. Le bleu du lino se craquèle. La mosaïque du vieux
carrelage dessous affleure. Tout là-haut, la lumière filtre
entre les tuiles. Dehors, la terrasse descend en pente inversée
vers la maison. Des cuvettes s’y sont formées, où le chien se
mouille abondamment les pattes avant de rentrer. La maison est
un bateau qui prend l’eau. Redressons la barre.
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