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Le Fram, a.s.b.l.   

Revue littéraire  -  Éditions  -  Rencontres   

 

   

 

L A    M A I S O N

 

de Véronique Janzyk

 

 

 

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La Maison

récit de Véronique Janzyk

115 pages, 2008, 12 €
ISBN 2-930330-26-0 (broché)


 

« La Maison », c’est deux cents moments, brefs ou inscrits dans la durée. Ils ponctuent un déménagement, un emménagement et enfin la rénovation d’une maison. Parce qu’un jour, le besoin de rénover la maison où l’on s’installe se fait sentir, s’impose... Rénover dedans, rénover aussi ce qui se donne à voir. Rénover par nécessité. Rénover par défi. Dans l’aventure, il faut compter avec les défauts, les imprévus, la matière qui se rebiffe. Il faut composer aussi avec d’autres irréductibles : ces travailleurs qui mettent leurs compétences dans un plateau de la balance et leur grain de sel dans l’autre. Et puis, « La Maison » ne serait rien sans les autres maisons, sans les voisins et sans, même, le regard tourné vers ceux qui sont dépourvus d’un toit.

 

 

 


De la légèreté, un souci cocasse du concret et un brin de métaphysique dans la facture de ce deuxième livre de Véronique Janzyk, qui pose au passage quelques questions sur la propriété et le « chez-soi ». On a cru, ici, améliorer le bâti. On se retrouve à tout reprendre à zéro. On redécouvre le ciel, la poussière et l’eau. On a cru avoir besoin d’une maison, quand on était à la recherche d’une clé. Reste à voir si on l’a trouvée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'AUTEUR

Véronique Janzyk

Véronique Janzyk, après des études en communication, se partage entre le journalisme et la communication institutionnelle. Elle a publié un premier ouvrage, Auto (La Chambre d’Échos). Elle vit à Charleroi.

LIRE LES PREMIÈRES PAGES

LA MAISON

Nous avons habité le monde.
       Nous avons arpenté les rues comme si nous y étions nés.
       Nous avons fait adresse commune pendant quatre ans.


Nous avons fini hors de chez nous.
      Il y eut à nouveau deux maisons, ton chez toi mon chez moi.
      J’ignore (de mon côté) comment tu t’en es sorti (du tien).


Mes plantes dans tes jardinières. Mes livres sur ta bibliothèque. Tes annotations dans mes livres. Mon perco et ton thermos. Ma télé et ton décodeur. Mes rideaux et tes fenêtres. Mon bureau et ta chaise de bureau. Mes chaises et ta table. Mon lit et tes descentes de lit.


Nous nous sommes heurtés devant témoins pour une histoire de rideaux et de tentures. Comment avons-nous pu croire qu’ils seraient réutilisables ? Sommes-nous d’incurables optimistes ? L’entêtement devait plutôt nous rassurer. Nous ignorions tout du futur, sauf que là-bas aussi il y aurait des fenêtres (des portes et un toit).

Dictaphone dans une main, liasse de feuilles dans l’autre, l’expert lit l’état des lieux antérieur : placards couleur défraîchie tiroirs bois dessous perforations dans le mur deux trois quatre. Il enclenche le dictaphone : ajouter cinq, cinq trous dans le mur ; carreaux au sol fissurés quatre, quatre c’est bon. On voit autre chose ? Comme si. Je regarde mes pieds. Il passe une dernière fois en revue perforations, éclats, éraflures, effacements, décollements. Allez, les compteurs maintenant.

J’en ai visité des maisons, façades décrépites et intérieurs passables. Et l’inverse : façades amènes et pièces en déconfiture. Derrière l’affiche à vendre à la vitre, j’ai vu des variantes : des rideaux chichement mesurés, ni pli ni ondulation ; des rideaux enfilés sur élastique pendant comme le tissu d’un jupon ; des rideaux courts, placés en haut de la fenêtre, pas plus d’un tiers de l’espace, une frange qui laisse tout voir à qui veut bien regarder. J’ai même vu des rideaux luxueux, dentelles en prime. La maison était trop chère pour moi.


J’ai visité des maisons hors de prix. L’impossibilité de l’achat, l’incongruité de l’initiative sont-elles apparues aux locataires ou aux propriétaires ? Quelque chose en moi me trahissait-il ? Quoi ?

Et puis, c’était en juillet, je suis entrée dans cette maison qui devait devenir la mienne. Occupée par un couple, la femme un bébé dans les bras. J’ai visité les trois pièces en enfilade en bas, les deux chambres, le grenier et la cave. Et le jardin. Beaucoup de violettes au jardin. La mère de famille a parlé des fleurs, qu’elle laisserait. Puis elle a centré son discours sur l’enfant.
      J’ai emménagé en septembre, la lumière baissait déjà. Plus un meuble, plus une âme entre les murs que la mienne. Alors évidemment tout différent. Pourtant, il fallait bien que la maison m’ait plu. J’avais bien dû l’imaginer vide.


Leurs traces. Celles des pieds du lit sur le lino, indélébiles. Les trous dans les murs où furent des images. Du papier peint éraflé. J’ai placé mon lit au-dessus de l’ancien. J’ai colmaté certains trous et profité d’autres pour y planter des clous.


P. a débarqué avec sa boîte à outils, et escorté de M. comme toujours. Serviables comme d’habitude. Pour ne pas se retrouver en tête-à-tête ? Tu as fait ta valise, j’ai dit à P. M. n’a pas apprécié l’humour. Sèche, elle a précisé sa caisse à outils. Ici, comme chez eux, elle organise. Elle a listé : la garde-robe de ma chambre, puis celle de R., ensuite les bibliothèques. Pour terminer : les lustres. La première opération échoue. Une planche, latérale, indispensable à la construction du meuble, a disparu. Nous te soupçonnons d’avoir subtilisé la pièce au cours du déménagement précipité. On te reconnaît tout entier dans ce panneau de deux millimètres d’épaisseur. Heureusement, le meuble de R. se monte sans peine. Tu n’auras pas osé t’y attaquer. Quant à la biblio¬thèque, nous ne parvenons pas à retrouver le panneau du fond. Ici, nous n’incriminons pas ta responsabilité. Le mur rosé de la pièce contre lequel elle est adossée et qui apparaît ici et là entre les étagères fait joli effet.
Les lustres provoquent le débat. Relativement petite, M. voudrait leur donner du lest tandis que P. (et ses quasi deux mètres) les collerait volontiers au plafond. Je penche pour une solution intermédiaire. J’impose mes vues à P. perché sur un tabouret. M. capitule. Elle assure la stabilité du tabouret en tenant « son » homme à deux mains. Leur position, son visage en face de son bas ventre leur tire un gloussement.


Parmi les pertes survenues en cours de déménagement : deux pièces de la structure du lit et trois lattes du sommier. Il y a un trou dans le sommier. Et c’est de ton ex-côté.

 
Tu as jeté les jardinières, tu n’as jamais aimé les plantes. Tu as racheté percolateur, décodeur, chaise, lit. Ce fut réglé en un après-midi. Enfin, je n’en sais rien. Je mets en scène.


L’agencement du rez-de-chaussée, les pièces en enfilade, nous permettront à R. et à moi d’être pleinement présentes à ce que nous y ferons. Dans le salon, nous serons tout entières aux images de la télé sans que nulle autre (frigo, micro onde, table) ne vienne s’interposer. Pareil pour l’endroit où nous mangerons. Nous ne serons pas tentées par la télé. Cela me change d’avant où il avait fallu se casser la tête pour essayer de morceler la surface en espaces censés se tourner le dos.


Il y a chez moi un endroit d’où je vois ce qui se passe par la fenêtre et où je suis invisible pour les passants. Un angle mort.

Le passé plus ancien de la maison, les fissures dans les murs, l’humidité qui monte sur le mur de la cuisine, qui descend sur celui de la salle de bain.


Ça s’est passé en hiver de grand matin, juste après être descendue de l’étage, ou un soir en rentrant à la maison. Je me souviens qu’il faisait sombre dehors. C’est dans la pièce du milieu, comme je l’appelle, que la chose m’est apparue. Il me fallait entreprendre, changer, reconstruire. Comment avais-je pu vivoter aussi longtemps de bricolage en bricolage ? Le temps n’était pas tant à l’autocritique qu’à l’action. J’ai fait le tour de la maison. Il faudrait arracher le lino, recarreler, changer châssis et portes. Il faudrait aussi penser au toit. Au trottoir et à la cour.


Faisant l’anamnèse du projet, je trouve son origine précise dans la rénovation de la pizzeria du centre commercial. La décoration a été refaite, du rez-de-chaussée au premier. Nouveau look, boiseries foncées. La procédure d’accueil elle-même a été revue. Les clients ne sont plus priés d’attendre derrière un panonceau la venue d’un employé chargé de les placer. Le garçon me semble métamorphosé. D’ordinaire taciturne, il est bavard. Il s’enquiert à gauche à droite de savoir s’il peut débarrasser. Il virevolte entre les tables. Il me propose un arrangement avec l’addition, R. renonçant au dessert compris dans le menu choisi. C’est là, entre le menu junior de R. et ma napolitaine, qu’a germé mon appétit de travaux.


La décision s’étaye sur des examens minutieux. Le vernis bleu des châssis s’écaille et met à jour l’atroce brun de la pourriture. Le bleu du lino se craquèle. La mosaïque du vieux carrelage dessous affleure. Tout là-haut, la lumière filtre entre les tuiles. Dehors, la terrasse descend en pente inversée vers la maison. Des cuvettes s’y sont formées, où le chien se mouille abondamment les pattes avant de rentrer. La maison est un bateau qui prend l’eau. Redressons la barre.


 

 

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