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Revue littéraire  -  Éditions  -  Rencontres   

 

   

 

J E     N' A I M E     Q U E     R E S T E R

 

d' Antonio Moyano

 

 

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Je n’aime que rester

roman d’Antonio Moyano

118 pages, 2000, 13 €
ISBN 2-930330-31-7 (broché)


 

« Non, le fils n’a pas honte. Il court, éternellement, après la mère, après le père, il soigne, en écrivant, leurs disputes de travailleurs éreintés, leurs angoisses d’humbles gens qui n’ont pas le choix des moyens : il leur faut crier, rire, boire, pleurer, prier, détester, accumuler des montagnes de provisions et des montagnes de vieilles querelles. En digne héritier, Moyano fait provision d’images et déploie, à se mettre en scène, la même ardeur que mettent ses personnages à survivre. » Caroline Lamarche

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'AUTEUR

Antonio Moyano

Antonio Moyano est né le 27 mai 1958 à la Linea (Cadix) Espagne.
Il habite en Belgique depuis 1966. En 1978, il publie Libre livraison, préfacé par Jacques Crickillon. Thierry Genicot crée un spectacle à partir de ses peintures: " Sans légende".
A dirigé la revue "Revue & corrigé" avec Gérard Preszow.
Ouvrier imprimeur, il est aujourd'hui bibliothécaire, depuis 1989.


 

LIRE LES PREMIÈRES PAGES

 

Le captif

     Voici cent fois que ma sœur lui demande : « Maman, laisse-nous partir au jardin municipal, mon petit frère aime tant aller là-bas ! »

     Et Maman, rien. Impossible de deviner si son visage dit oui ou non, elle hésite, elle ne sait pas.

     Si elle hésite, c’est qu’elle a peur. Peur que je tombe et me casse, irréparable petit jouet. Elle m’interdit de galoper, de faire le cheval à me couper le souffle. Les cavalcades, les courses folles, les tournois : « Ne t’approche pas, contente-toi de regarder les autres gosses. »

     Nous laisser la porte ouverte ? Jamais de la vie. Chaque fois qu’elle part, maman nous enferme à double tour, ma sœur et moi. On se croit des prisonniers, on se penche à la fenêtre, on fait signe aux autres gosses de venir nous délivrer et on leur jette en riant tous nos ballons.

 

     Ma sœur, qui avait sept ans quand je suis né, a reçu l’ordre de m’emmener partout où elle va. Sinon, pas de sortie pour elle. Elle est ma nurse et ma gardienne. Je suis donc pour elle une sorte de clef, et pour maman, un objet excessivement fragile.

 

     — Allez et n’oubliez pas votre pique-nique…

     Ma sœur et moi passons de longues heures dans le jardin municipal avec une bouteille d’eau et des sandwichs, mortadelle, gouda, salami. Nos miettes sont pour nos amis les colombes, les pigeons, les moineaux, et nous dévorons le reste à une vitesse inouïe. À la fin de nos balades dans le jardin municipal, j’ai toujours une faim de loup.

 

     — Ramasse des allumettes, moi, pendant ce temps, j’irai cueillir des feuilles.

     Avec des allumettes et des feuilles, ma sœur me fabrique une sorte de casque. Personne d’autre qu’elle ne sait le faire…

     Le jardin municipal est cerclé de hautes murailles. À gauche, la caserne : entends-tu le clairon et la diane ? À droite, un internat de bonnes sœurs : entends-tu les filles qui se chamaillent et les cantiques ?

     Il y a des rochers artificiels, un minuscule belvédère, le froufrou d’une fontaine, une grande croix en béton armé : la Cruz de los Caídos, des parterres de roses, des bancs, un colombier en forme de château fort avec donjon et meurtrières, un vendeur de cacahuètes et pipas, une statue de l’Immaculée Conception, des palmiers, quelques arbustes toujours verts, des plantes grimpantes et deux ou trois arbres centenaires dont les feuilles sont la matière première de ma fabrique de casques. Les Rois mages m’ont apporté la panoplie complète du parfait centurion romain mais je préfère les casques de verdure de ma grande sœur.

 

     Elle retrouve toutes ses copines dans le jardin municipal. Le long d’un podium imaginaire, elles singent les défilés de mode et les mannequins. Elles avancent sur la pointe des pieds comme si elles étaient perchées sur des talons aiguilles. Un pas en avant, un pas en arrière, elles tournent et virevoltent à la queue leu leu, puis elles s’en vont à reculons.

     Baba d’admiration, je contemple leurs chorégraphies mais je dois partir à la guerre, les ennemis préparent un guet-apens, ils sont dissimulés derrière les arbres…

Patatras ! Je suis tombé ! Zut ! Ma sœur va encore m’engueuler.

     — Tu saignes ? Assieds-toi sur ce banc et ne bouge plus !

     Là où j’ai mal, ma sœur me met de la salive.

     Comme un timbre-poste qui n’a pas encore voyagé, je dois rester intact pour le retour à la maison, sinon maman va encore crier. Et ses cris m’effrayent autant que Monsieur le curé quand il dit : « Un flot de sang inondera votre bouche si vous mordez l’hostie… »

     Où est le Fils de Dieu ?

     Ressuscité, il est parti au ciel.

     Et c’est quoi, le ciel, une prison éternelle ? Réussira-t-il à s’échapper ?

     Le Christ était pour nous un prisonnier héroïque qui rêve sans cesse de s’évader, bref un captif idéal.

     Et où ira le Captif quand il descendra du ciel ?

     Certainement ici, dans le jardin municipal.

     Comme nous parlions facilement du paradis ! Il était là, derrière le ciel, derrière la porte…

 

     Que pourrions-nous offrir au Captif en signe de bienvenue ?

     Allons par les rues, disent les copines de ma sœur, et ramassons les paquets de cigarettes que les hommes jettent à terre.

     Et moi, petit gosse, je tente en vain de les imiter quand elles plient et coupent le papier métallisé des emballages. Je vois naître sous leurs doigts des papillons aux ailes d’argent.

     — On risque de nous les voler. Où pourrions-nous les cacher en attendant que le Captif revienne ? Nouons les papillons dans les ronces avec un brin d’herbe, personne n’osera y toucher…

     Pour Lui qui a tant souffert sous sa couronne de moqueries, les épines n’ont aucune importance.

 

     Une porte. Il y a une porte au fond du jardin municipal. Porte de bois sans fissure ni serrure. Verrouillée de plâtre et de ciment, la porte sommeille depuis des années et des années tout au fond du jardin municipal. Jamais aucun de nous n’a vu quelqu’un l’ouvrir ou la repeindre. Couleur des murs infranchissables, elle somnole à l’ombre des arbres et du silence. Pourquoi l’a-t-on condamnée ?

     Toc, toc, toc. Qui va là ? On frappe, on frappe. Qui va là ? Ça nous amuse de frapper à la porte. Y a-t-il quelqu’un ? Et on frappe, on frappe encore.

 

     Un jour, nous l’avons vue entr’ouverte…

     Ma sœur a pris ma main en disant : « On regarde et puis on s’en va », et nous avons franchi ensemble la très vieille porte. On avait peur…

     Et là, rien.

     Une montagne de soleil, et du sable, beaucoup de sable et des dunes de soleil, et la rumeur de la mer à l’horizon…

     On est vite revenus, on avait peur de se perdre.

Sans nul doute, Le Captif était passé par là…

 

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