| LIRE
UN EXTRAIT
Les chaussures
Il avait marché dans de la merde, le soir où je le vis pour la
première fois. À cause de l’odeur singulière qui régnait dans
l’appartement, la dame au tapis blanc allait demander à chacun
de se déchausser. Une invitée anglaise releva que ça sentait le
caca. Elle avait remarqué les traces sur le tapis blanc du
salon. Sans chaussures. Un verre vide à la main, une pointe de
pied dans l’autre main, j’avais adopté la posture du flamant
rose, pour dissimuler mon gros orteil (d’habitude je ne porte
pas de bas, mais cette soirée s’annonçait chic, et déjà ils
filaient). Un peu ballerine, un peu Cendrillon, il m’arrivait de
tituber. Avais-je envie de décontenancer mon interlocuteur ou de
lui montrer mon ennui ? En réalité, j’aurais aimé un autre verre
ou, tant qu’à faire, rencontrer d’autres gens, au lieu d’écouter
cet ingénieur en armement, qui se lançait dans la recherche
nucléaire et voulait me convaincre de l’importance d’un tel
travail.
Autour du piano à queue, un groupe de stagiaires à la Commission
européenne discutait de l’élargissement aux pays de l’Est. Ce
brouhaha ambiant mêlant des sonorités étrangères, que
j’entendais d’une oreille, me berçait. J’allais me servir un
autre verre quand, enfin, il était apparu. Ce grand jeune homme
s’était avancé vers la dame au tapis blanc, chaussures en main,
et, avec l’accent du nord, il avait dit : je crois que c’est moi
qui ai marché dedans. La dame lui répondit que ça porte
bon¬heur, et je me souviens avoir souri. Elle nous présenta l’un
à l’autre. Alice, Jan. Jan, Alice. Ensuite, elle alla déposer
ses chaussures au vestiaire.
En fin de soirée, pendant que Jan se servait un whisky, je
m’étais éclipsée. Au vestiaire, je glissai mon numéro de
téléphone dans le fond de sa chaussure puante.
Les yeux bleus
Il avait les yeux bleus, la peau pâle, le corps élancé, très
grand, très maigre, trop maigre, selon sa mère, et quand il
parlait de quelque chose avec intérêt, le dos se courbait, la
nuque se ployait vers l’interlocuteur, souvent plus petit que
lui, comme s’il voulait lui chuchoter à l’oreille ses pensées
les plus intimes, s’approcher au plus près de l’autre sans le
frôler cependant. De même, la cigarette au bout de ses doigts
suivait le mouvement du corps recourbé. J’avais remarqué que la
main de Jan devenait molle lorsque son cerveau commençait à
carburer et le verbe de se lâcher, tant et si bien qu’il
développait une sorte de métalangage, un discours dans lequel
lui seul semblait ne pas patauger. Une fois lancé, quand il
tenait une idée, Jan la développait jusqu’à plus soif. Je
faisais partie des personnes emportées dans la spirale de ses
paroles, alors que d’autres, rapidement déboussolées, ne le
suivaient plus. Pour le reste, il aimait Neil Young, Pessoa, le
Glenfiddich et moi.
Le journal
C’était un infophage. Il lisait tout ce qui lui tombait sous la
main, écoutait, dans sa voiture, les informations en trois
langues et suivait les news sur la BBC. Jan venait de terminer
un stage au Conseil de l’Europe et avait trouvé un travail dans
un Institut international, pour lequel il voyagerait
régulièrement. On l’avait chargé d’organiser des conférences. Il
devait imaginer des sujets susceptibles d’attirer les
entreprises et les inciter à investir de gros budgets dans la
recherche.
Lors de notre premier week-end en amoureux, nous nous étions
découvert un plaisir commun : les journaux le matin. Nous
prenions le temps de les lire, à l’arrière de la librairie
Filigranes, en sirotant un petit café.
Le déménagement
Simplement, je lui avais demandé s’il voulait vivre avec moi. En
guise de réponse, il m’avait envoyé une photo de lui enfant, en
train de construire un château de sable. Au dos, il avait écrit
: oui.
L’appartement
Jan s’était installé dans mon appartement. Nous avions choisi de
vivre au ras du sol, comme dans ces vieux films d’Ozu, où la
caméra est placée à la hauteur des hommes assis par terre, sur
leur tatami. Chez nous, il y avait des livres, des journaux et
des magazines en pile, sur le plancher, des coussins indiens, un
kilim, une peau de vache, un patchwork de velours chamarré, des
guitares électriques, une basse, des photographies de Cléo et
des tableaux de Walter qui n’avaient nul besoin d’être
accrochés. L’appartement comportait trois pièces en enfilade,
selon le plan habituel des maisons de la ville, avec la salle de
bain à l’entresol. La pièce à l’arrière, lumineuse, donnait sur
un jardin.
|