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de Frédéric Saenen

 

 

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Qui je fuis

poèmes de Frédéric Saenen

130 pages, 2003, 14 €
ISBN 2-930330-13-9, (broché)


 

« S’asseoir et oublier / s’abandonner au barratage intérieur / que faisais-tu le jour des Evénements et de la Refondation « j’avais justement déposé ma mâchoire entre canette et télécommande et quand j’ai compris que le compteur des siècles était revenu à zéro j’ai tenté de m’énucléer en douce je suis entré par la petite porte au club des bouches bées je me suis aligné sur le méridien de la catastrophe et j’ai repris mon roupillon là où je l’avais laissé. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'AUTEUR

Frédéric Saenen

Né en 1973, Frédéric Saenen est liégeois. Il a principalement publié des recueils de poésie (Seul tenant, L'Harmattan, 1998 ; Qui je fuis, Le Fram, 2003) et des critiques littéraires dans diverses revues ou sur des sites spécialisés ( La Presse littéraire, Parutions.com, Sitartmag, etc.). Il a participé avec, entre autres, Dominique Massaut, Christian Duray et Vincent Tholomé, au roboratif "Big Band de Littérature féroce".  Depuis mai 2003, il anime avec son ami Frédéric Dufoing la revue Jibrile.

 

LIRE LES PREMIÈRES PAGES

Qui je fuis

je ne vais pas te dire qui je suis
ce serait une considérable perte d’énergie
et une injure à certaines épithètes

laisse-moi plutôt te dire qui je fuis
c’est bien plus intéressant ça
qui je fuis
quelle part de moi-même
je voudrais dépasser
et laisser pourrir indifféremment
comme un animal culbuté
dans l’ornière de mes malaises

avant tout sache que je fuis
la gangue future de mon identité
cette carcasse que je pousse
à hue à dia
parfois à bout
comme par jeu
pour mieux (et donc moins bien) la semer

je fuis les perspectives
les balises
les nœuds
et pour cela tous les moyens sont bons
trébuchets et pentes savonneuses
ont ma prédilection
je m’aménage un parcours-santé
sur les bandes d’arrêt d’urgence
j’habite une aire de repos
avec quelques brahmanes déniaisés

je n’aime que l’à-côté des vœux
et l’haleine qui emballe les promesses
je suis de forme et pas de fond
n’attends donc rien de moi
surtout si je souris
car si je souris
c’est que déjà je ne suis plus de la partie

je fuis comme la peste
comme un tonneau en perce
et pour moi fulminer fureter c’est encore fuguer
par la colère ou les objets
je fouaille l’atmosphère
et les espaces vacants
je fais faux bond de tout bois

qui je fuis ?
mais l’encombré
l’engoncé que je redoute d’être
comment décrire cette surcharge
cette goutte fatale à l’équilibre des forces
cet atome qui fait toute la différence
entre norme et trop-plein
et rompt la digue du convenable

à chaque nouveau regard croisé
mes possibles s’engorgent
je m’éclipse alors
conscient qu’un frôlement suffirait
à faire bifurquer l’existence
(donc le sexe et ce qui s’ensuit)
vers des lunes inconnues
une main tendue
est plus énigmatique
qu’une main fermée

je fuis ceux qui paraît-il
n’ont point de fuite
les braves qui rougissent de mentir
car j’aime qui se renie
est mon frère qui a le parjure pathologique
et la conscience par trop abstraite de sa faute
pour pouvoir la formuler simplement
j’aime ceux
pris aux collets de leurs propres contradictions
que la vie accule à se confondre
et à se dénoncer
j’aime ceux qui marmonnent
« l’enfer c’est les nôtres »
j’aime ceux qui pataugent
dans la tiède semoule des confusions
mais gardent toujours un prétexte sur le qui-vive
pour la soif inextinguible des bonnes poires
j’aime ce qui se perpètre en douce
si grave cela soit-il

et ne va surtout pas croire qu’en fuyant je me délivre
au contraire je m’alourdis
m’enrichissant de visions
de sensations
donc de sanctions
je surcharge la mémoire
ce parasite jamais rassasié d’insincère
fuyant je me nécrose
fuyant je m’incruste

on en a vu de plus hardis qui s’étranglèrent
d’avoir voulu prendre leurs jambes à leur cou
et de s’y être par maladresse emberlificotés

qu’importe

je reste cette proie éblouie par les feux croisés
de ses trahisons et de ses candeurs
qui a pour principe d’éluder
systématiquement

je ne fuis que ceux que je ne peux pas quitter

 

 

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