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Aliénor. — Mais, Monsieur, je le sais parfaitement
que je suis à découvert ! Je le suis depuis ma naissance, à
découvert, et vous aussi vous êtes à découvert, nous le sommes
tous autant que nous sommes, à découvert ! Mais ce que je ne
comprends pas, c’est que mon découvert à moi vous rapporte tant
alors que le vôtre ne m’apporte rien ! Ce qui m’étonne, c’est
que mon découvert vous intéresse tant et qu’au vôtre je
n’arrive pas à trouver de l’intérêt ! Ce que je ne comprends
pas du tout, c’est que malgré mon découvert, et tout en me
faisant la morale commerciale, vous êtes prêt, la banque est
prête, pour ne pas dire empressée de faire crédit à ce compte
pourri ! Et finalement les clients qui ont chez vous un compte
déficitaire sont vos meilleurs clients. Dites-moi, Monsieur, mon
raisonnement est juste ? Non ?
Le monde ne tient qu’à un fil. La catastrophe est
proche en permanence. Les plombiers se cachent dans les fils
téléphoniques et font déborder les vases d’expansion. La viande
pue. Les poissons n’ont plus de tête ou on n’ose plus la
montrer.
Mais, Monsieur, vous me dites que c’est du veau. Je
veux bien vous croire, mais comment se fait-il que ce
morceau-ci est à peine rose et celui-ci, tout à fait rouge ?
Pourquoi cette différence de couleur pour un même foie ? Je veux
bien croire tout ce que vous dites si vous me donnez une
explication plausible. C’est du foie de veau ou du foie de bœuf
? Si vous me vendez du foie de bœuf, je le paierai au prix du
foie de bœuf et pas au prix du foie de veau ! Soyez clair, s’il
vous plaît ! C’est du bœuf ou du veau, mais les deux morceaux ne
peuvent pas venir du même foie, ça même moi je le sais et vous
qui avez fait les études adéquates, vous le savez d’autant
mieux, n’est-ce pas ? Je vous demande deux tranches de foie de
veau et non une tranche de veau et une tranche de bœuf au prix
du veau, vous me comprenez ?
Le monde ne tient qu’à un fil. La catastrophe est proche en
permanence. Les commerçants vendent de la merde emballée
hygiéniquement. Il faut sans cesse décoder des circulaires
écrites par des analphabètes qui ne s’adressent qu’à des
analphabètes. Les lessives ne lavent bien que ce qui est bien
blanc et bien propre. Le monde ne tient qu’à un fil.
Heureusement que les Témoins de Jéhovah sont là.
Pour quel jour, finalement, l’Apocalypse ? Je ne ris
pas. Vous pensez que ces choses-là me font rire ? Je ne veux pas
vous acheter votre livret, mais on peut parler un peu, non ? Ne
me dites pas que c’est l’Apocalypse aujourd’hui ou les signes
avant-coureurs, les petits fracas avant l’enfer. J’imagine que
Dieu est présent aussi dans l’Apocalypse et qu’il relève les
malheureux, qu’il panse leurs blessures, qu’il étanche leur
sang. Je vous écoute ! Je vous écoute ! Je comprends, vous
voulez que, comme vous, je fasse partie des heureux élus ! C’est
très gentil de votre part ! C’est très charitable ! Vous voulez
que je vous suive sur la bonne voie ! Mais êtes-vous sur la
bonne voie ? N’y a-t-il qu’une bonne voie ? Quand vous entrez
chez les gens, et vous entrez souvent chez les gens, et qu’on
vous propose une tasse de thé, la buvez-vous cette tasse de thé,
dans une tasse qui n’a pas été lavée par des mains pures ?
Le monde ne tient qu’à un fil. La catastrophe est
proche en permanence. Des monstres naissent dans les cheminées.
Le monde ne tient qu’à un fil. Heureusement que les
chauffagistes sont là.
Vous devez ramoner la cheminée de la chaudière ? Ça
m’étonne, votre firme l’a fait il y a six mois. Et on m’a dit
que le chauffage au gaz ne produit aucune suie ni aucune scorie
!
Je ne dois pas croire ce qu’on me dit ! Il se forme des
moutons, et ça bouche tout, toute l’âme de la cheminée ! Mais
des moutons en quelle matière ? Qu’est-ce que vous voulez dire
par « moutons » ? En quelle matière ? La poussière et
l’hydrogène entrent en combinaison… Qu’est-ce que l’hydrogène
vient faire dans la cheminée ? La combustion du gaz produit
beaucoup d’hydrogène, comme une sorte de transpiration qui
s’accroche aux parois de la cheminée, je comprends. Et ça
prolifère et ça augmente ! C’est très dangereux. Et le danger
augmente par temps de brouillard…
Il suffit que la pression atmosphérique change, et
c’est la catastrophe… Et chez moi, elle menace, cette
catastrophe ? Non. Mais c’est pour la prévenir que vous êtes là.
Eh bien, alors, Monsieur, faites votre travail.
Antoine. — Nous nous sommes rencontrés
toi et moi comme on se rencontre entre mille, au premier coup
d’œil, au premier mot, au premier baiser, au premier amour. Et
puis nous en avons connu des amours dans notre immense amour. Tu
as toujours été une guerrière, une jeune et terrible guerrière
qui parlait haut et franc comme seules parlent les guerrières.
Je t’ai adorée tout de suite. J’aime ta façon de marcher vite en
lançant le buste en avant et en remuant les épaules comme pour
nager dans l’air. Tu as toujours été très exigeante à tout point
de vue, mais extrêmement bonne et magnanime en même temps. Je
n’ai jamais connu de personne plus juste. En fait, juste n’est
pas le mot qui convient. Je n’ai jamais trouvé le mot qui
convient.
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