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d'Eugène Savitzkaya et Transquinquennal

 

 

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Aux prises avec la vie

théâtre d’Eugène Savitzkaya

& Transquinquennal

illustrations de Selçuk Mutlu,

postface de Pietro Pizzuti

 

107 pages, 2002, 12 €
ISBN 2-930330-10-4, (broché)


 

"Ce livre regroupe les trois premières pièces de théâtre d’Eugène Savitzkaya coécrites avec la compagnie du Théâtre Transquinquennal : « Aux prises avec la vie courante », « Est » et « La femme et l'autiste. "

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'AUTEUR

Eugène Savitzkaya

Eugène Savitzkaya, né en 1955, a notamment publié : Mentir (1977), Les morts sentent bon (1984), En vie (1995), romans parus aux Éditions de Minuit. En poésie : Mongolie, plaine sale, Seghers (1976), Bufo Bufo Bufo, Minuit (1986) et Cochon farci, Minuit (1996). Les questions du temps qui passe a paru aux Éditions Paroles d’aube en 1998. Ce texte a été interprété pour la première fois le 8 octobre 1998 aux Grottes dites de « Mandrin » et à la Bastille à Grenoble.

 

LIRE LES PREMIÈRES PAGES

 

     Aliénor. — Mais, Monsieur, je le sais parfaitement que je suis à découvert ! Je le suis depuis ma naissance, à décou­vert, et vous aussi vous êtes à découvert, nous le sommes tous autant que nous sommes, à découvert ! Mais ce que je ne comprends pas, c’est que mon découvert à moi vous rapporte tant alors que le vôtre ne m’apporte rien ! Ce qui m’étonne, c’est que mon découvert vous inté­resse tant et qu’au vôtre je n’arrive pas à trouver de l’in­té­rêt ! Ce que je ne comprends pas du tout, c’est que mal­gré mon découvert, et tout en me faisant la morale commer­ciale, vous êtes prêt, la banque est prête, pour ne pas dire empressée de faire crédit à ce compte pourri ! Et finale­ment les clients qui ont chez vous un compte déficitaire sont vos meilleurs clients. Dites-moi, Monsieur, mon rai­sonnement est juste ? Non ?

     Le monde ne tient qu’à un fil. La catastrophe est proche en permanence. Les plombiers se cachent dans les fils télé­phoniques et font déborder les vases d’expansion. La viande pue. Les poissons n’ont plus de tête ou on n’ose plus la montrer.

     Mais, Monsieur, vous me dites que c’est du veau. Je veux bien vous croire, mais comment se fait-il que ce mor­ceau-ci est à peine rose et celui-ci, tout à fait rouge ? Pourquoi cette différence de couleur pour un même foie ? Je veux bien croire tout ce que vous dites si vous me donnez une explication plausible. C’est du foie de veau ou du foie de bœuf ? Si vous me vendez du foie de bœuf, je le paierai au prix du foie de bœuf et pas au prix du foie de veau ! Soyez clair, s’il vous plaît ! C’est du bœuf ou du veau, mais les deux morceaux ne peuvent pas venir du même foie, ça même moi je le sais et vous qui avez fait les études adé­quates, vous le savez d’autant mieux, n’est-ce pas ? Je vous demande deux tranches de foie de veau et non une tranche de veau et une tranche de bœuf au prix du veau, vous me comprenez ?

    Le monde ne tient qu’à un fil. La catastrophe est proche en permanence. Les commerçants vendent de la merde emballée hygiéniquement. Il faut sans cesse décoder des circulaires écrites par des analphabètes qui ne s’adressent qu’à des analphabètes. Les lessives ne lavent bien que ce qui est bien blanc et bien propre. Le monde ne tient qu’à un fil. Heureusement que les Témoins de Jéhovah sont là.

     Pour quel jour, finalement, l’Apocalypse ? Je ne ris pas. Vous pensez que ces choses-là me font rire ? Je ne veux pas vous acheter votre livret, mais on peut parler un peu, non ? Ne me dites pas que c’est l’Apocalypse aujourd’hui ou les signes avant-coureurs, les petits fracas avant l’enfer. J’imagine que Dieu est présent aussi dans l’Apocalypse et qu’il relève les malheureux, qu’il panse leurs blessures, qu’il étanche leur sang. Je vous écoute ! Je vous écoute ! Je com­prends, vous voulez que, comme vous, je fasse partie des heureux élus ! C’est très gentil de votre part ! C’est très cha­ritable ! Vous voulez que je vous suive sur la bonne voie ! Mais êtes-vous sur la bonne voie ? N’y a-t-il qu’une bonne voie ? Quand vous entrez chez les gens, et vous entrez sou­vent chez les gens, et qu’on vous propose une tasse de thé, la buvez-vous cette tasse de thé, dans une tasse qui n’a pas été lavée par des mains pures ?

     Le monde ne tient qu’à un fil. La catastrophe est proche en permanence. Des monstres naissent dans les cheminées. Le monde ne tient qu’à un fil. Heureusement que les chauffagistes sont là.

     Vous devez ramoner la cheminée de la chaudière ? Ça m’étonne, votre firme l’a fait il y a six mois. Et on m’a dit que le chauffage au gaz ne produit aucune suie ni aucune scorie !

     Je ne dois pas croire ce qu’on me dit ! Il se forme des moutons, et ça bouche tout, toute l’âme de la cheminée ! Mais des moutons en quelle matière ? Qu’est-ce que vous voulez dire par « moutons » ? En quelle matière ? La pous­sière et l’hydrogène entrent en combinaison… Qu’est-ce que l’hydrogène vient faire dans la cheminée ? La combus­tion du gaz produit beaucoup d’hydrogène, comme une sorte de transpiration qui s’accroche aux parois de la che­minée, je comprends. Et ça prolifère et ça augmente ! C’est très dangereux. Et le danger augmente par temps de brouil­lard…

     Il suffit que la pression atmosphérique change, et c’est la catastrophe… Et chez moi, elle menace, cette catastrophe ? Non. Mais c’est pour la prévenir que vous êtes là. Eh bien, alors, Monsieur, faites votre travail.

     Antoine. — Nous nous sommes rencontrés toi et moi comme on se rencontre entre mille, au premier coup d’œil, au premier mot, au premier baiser, au premier amour. Et puis nous en avons connu des amours dans notre immense amour. Tu as toujours été une guerrière, une jeune et ter­rible guerrière qui parlait haut et franc comme seules par­lent les guerrières. Je t’ai adorée tout de suite. J’aime ta façon de marcher vite en lançant le buste en avant et en remuant les épaules comme pour nager dans l’air. Tu as toujours été très exigeante à tout point de vue, mais extrê­mement bonne et magnanime en même temps. Je n’ai jamais connu de personne plus juste. En fait, juste n’est pas le mot qui convient. Je n’ai jamais trouvé le mot qui convient.

 

 

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