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Paris, Hôtel Lutétia, 15 octobre 2003 :
Pour son édition critique du tome I de la
Correspondance générale d’Octave Mirbeau,
Pierre Michel a reçu le prix Sévigné
et, à cette occasion, a prononcé l’allocution suivante :
L’édition de la Correspondance générale d’Octave Mirbeau
On
peut dire de mon édition de la Correspondance générale d’Octave Mirbeau,
aujourd’hui distinguée par vos suffrages, qu’elle est l’œuvre de toute
une vie : c’est en effet en décembre 1966 que j’ai déposé à la
Sorbonne, auprès de Robert Ricatte, un sujet de thèse — qui se voulait
monumentale ! — sur L’Œuvre d’Octave Mirbeau, excusez du peu,
et que, ne doutant de rien, et avec une présomption digne de tous
les ricanements des experts, j’ai choisi comme sujet de thèse complémentaire
l’édition critique de la correspondance de
l’auteur de L’Abbé Jules et de Les
affaires sont les affaires. Il faut dire, à ma décharge, que je
ne soupçonnais alors aucunement l’ampleur de la tâche… Si, comme je
l’espère, les trois énormes volumes qui restent à publier paraissent
d’ici la fin 2006, il m’aura donc fallu la bagatelle de quarante ans
de ma vie pour mener cette entreprise à son terme !
Il
est vrai que, pendant dix-sept ans, de 1970 à 1987, j’ai suspendu
mon travail de recherche et qu’il m’a été fort malaisé de le reprendre
après une aussi longue interruption, qui m’avait beaucoup éloigné
de Mirbeau et de son temps pour me plonger au cœur de préoccupations
et de luttes qui étaient du mien. Il n’en reste pas moins que, pour
un chercheur solitaire aux méthodes artisanales, la mission que je
m’étais assignée avec la témérité et l’inconscience de la jeunesse
était des plus ardues. Pas tellement, d’ailleurs, à cause de la surabondance
de la matière première : même si le total des quelque 3 000 lettres
« mirbelliennes » est loin d’être négligeable, la correspondance
d’Octave Mirbeau ne saurait rivaliser, quantitativement, avec celles
de Zola ou de Mallarmé, de Flaubert ou de Colette, de Proust
ou de Gide, sans même parler de Voltaire ou de George Sand, les épistoliers
les plus prolifiques. Pour le jeune et curieux chercheur en herbe
que j’étais les difficultés majeures étaient autres.
La
première n’est pas, à vrai dire, propre à Mirbeau, mais elle est sans
doute plus forte chez lui que chez la majorité de ses confrères :
c’est l’extrême dispersion de ses lettres. Pour bon nombre d’épistoliers,
il existe un interlocuteur et confident, sinon unique, du moins privilégié,
auquel sont adressées une masse impressionnante de missives, comme
c’est le cas par exemple du millier de lettres de Pierre Louÿs à destination
de son frère Georges et publiées par mon ami Jean-Paul Goujon :
cela simplifie singulièrement, il faut le reconnaître, la tâche du
détective lancé sur leurs traces. Rien de tel chez Mirbeau, dont les
lettres se répartissent entre un très grand nombre de destinataires
des plus divers et ont été éparpillées à travers le vaste monde
après leur décès. Il faut donc « investiguer » méthodiquement
dans les bibliothèques publiques, françaises et étrangères, dont les
catalogues n’ont commencé à être informatisés que ces dernières années ;
fouiller dans les archives privées d’héritiers lointains, qu’il faut
débusquer au terme de véritables enquêtes policières, dont le meilleur
exemple est fourni par les lettres de Mirbeau à Claude Monet ;
explorer les collections, tout aussi privées, d’amateurs et de curieux,
parfois jaloux de leurs biens, ou soucieux de leur investissement,
et réticents à les dévoiler à des tiers, quand on ne se heurte pas
à un silence infrangible ou à un refus catégorique ;
passer des années à dépouiller systématiquement des collections de
journaux et de revues, dans la salle des périodiques de la Bibliothèque
Nationale, en quête d’articles inédits, de lettres publiques inconnues
et d’une masse de renseignements de toute nature indispensables à
toute édition critique qui se respecte ; éplucher des milliers
de catalogues de ventes d’autographes et de librairies, eux-mêmes
éparpillés, dont les extraits ont le plus souvent un frustrant goût
de trop peu et sont parfois fantaisistes, quand ils ne sont pas carrément
farcis d’erreurs de lecture ; relancer constamment les libraires
et marchands d’autographes, pas toujours complaisants, et auxquels
il m’a bien fallu consentir, plus souvent que je ne l’eusse souhaité,
vu l’état de mes phynances, à acheter les trésors qui leur passaient
entre les mains, ce qui, pour un agrégé débutant et chargé de famille,
n’allait pas sans de sérieux sacrifices financiers.
La
deuxième difficulté résulte d’une déplorable habitude d’Octave Mirbeau,
qui le distingue malencontreusement de la majorité des scripteurs :
il ne datait pratiquement jamais ses lettres !
Pour parvenir à les situer dans le temps, ne fût-ce qu’approximativement,
il convient donc de s’appuyer sur les événements privés ou publics
auxquels il est fait référence, parfois d’une manière très allusive
ou indirecte nécessitant un véritable décryptage. Mais encore faut-il
pour cela disposer d’une chronologie très complète et précise de la
vie de l’auteur, qui n’existait pas du tout et que j’ai donc dû établir,
à partir de données initiales fragmentaires et éparses ; il faut
aussi connaître un tant soit peu celle des destinataires, qui est
le plus souvent pleine de trous, quand elle n’est pas totalement inexistante,
et se mettre au courant d’une multitude d’événements publics de toute
nature : crises ministérielles, scandales politiques, faits divers,
premières théâtrales, duels, publications de volumes ou d’articles,
polémiques, catastrophes diverses etc. C’est là un véritable travail
de Sisyphe… Il s’ensuit que, pour certaines lettres très vagues, ou
dont nous ne connaissons que des extraits parus dans un catalogue,
aucune datation n’est possible ; pour beaucoup d’autres, elle
ne peut être qu’approximative, et partant « évolutive ».
Dans ces conditions des erreurs sont inévitables et constituent, pour
l’éditeur, autant d’aveux d’échec. La Correspondance générale a corrigé
certaines de celles que j’avais commises dans des éditions partielles,
grâce à la découverte de nouvelles lettres ou à l’apport de nouvelles
informations. Il est à espérer que certaines de celles qui subsisteront
pourront être également corrigées par la suite. Mais il est impossible
d’envisager des datations indubitables pour toutes les lettres.
La
troisième difficulté est liée à la précédente et concerne, non seulement
la datation des lettres, mais leur annotation. Si le scripteur vit
dans un monde étroitement circonscrit, et à plus forte raison s’il
s’est replié dans la fameuse « tour d’ivoire » concélébrée
par tant de poètes fin-de-siècle, les explications à fournir sont
relativement limitées et les notes peuvent être très succinctes. Rien
de tel, on s’en doute, avec un écrivain touche-à-tout, curieux de
tout et omnivore tel que Mirbeau, qui a été journaliste, romancier,
dramaturge, pamphlétaire, critique d’art, qui a participé à tous les
grands combats politiques, sociaux, esthétiques et littéraires de
son temps et qui, « politiquement incorrect », n’a cessé
de s’occuper d’affaires qui, aux dires de ses détracteurs défenseurs
du désordre existant, auraient dû lui rester étrangères, histoire
que les vaches soient bien gardées et que « l’ordre » social
dont ils jouissaient soit bien préservé... Bref, il faudrait tout
connaître de tout et de tous, pendant plusieurs décennies, pour réaliser
des annotations vraiment complètes, qui apportent tous les éclaircissement
souhaitables et qui, ce faisant, permettent aux lecteurs d’être de
plain-pied avec l’écrivain ! Ce serait évidemment au-dessus des
forces humaines… Bien des fois j’ai donc dû avouer mon ignorance,
ou me contenter d’hypothèses, parfois fragiles si elles ne s’appuient
sur aucune preuve décisive, voire sur aucune présomption sérieuse.
C’est frustrant pour le lecteur, et humiliant pour l’éditeur, contraint
d’avouer son impuissance.
Mais,
il faut l’avouer, c’est précisément l’ampleur des centres d’intérêt
et des relations de Mirbeau, c’est l’extrême diversité de ses articles
et de son œuvre littéraire, c’est la multiplicité des activités, des
interventions et des luttes d’un écrivain engagé tous azimuts, dans
tous les secteurs de l’espace public, qui contribuent grandement à
l’intérêt de sa Correspondance générale. Si elle est particulièrement
passionnante, ce n’est donc pas seulement à cause de l’exceptionnelle
personnalité de Mirbeau, dont seules ses lettres permettent vraiment
de découvrir, en toute intimité, les diverses facettes et de tordre
le cou, par la même occasion, à des images tendancieuses destinées
à démonétiser son message et ses valeurs. Ce n’est pas seulement non
plus à cause de son style étincelant, de son art ébouriffant de conter
des anecdotes, de rapporter des dialogues édifiants, de dessiner des
caricatures jouissives, et aussi de transmuer du même coup son propre
désespoir et sa tenace neurasthénie en jubilation pour les lecteurs,
l’humour et l’autodérision constituant la plus efficace des thérapies,
comme l’illustrent d’abondance ses précieuses lettres de jeunesse
à Alfred Bansard et ses délectables lettres de maturité à son confident
Paul Hervieu. C’est aussi parce qu’il a été un acteur de premier
plan dans toutes les grandes batailles de son époque et qu’il a entretenu
des relations, d’amitié ou de travail, avec tous ceux qui comptent
dans le monde des arts, des lettres, de la presse, de l’édition, du
théâtre et de la politique : ses correspondants ont nom Claude
Monet et Stéphane Mallarmé, Émile Zola et Auguste Rodin, Guy de Maupassant
et Camille Pissarro, Paul Hervieu et Félicien Rops, Edmond de Goncourt
et Remy de Gourmont, Alphonse Daudet et Jean-François Raffaëlli, Marcel
Schwob et Joseph Reinach, Robert de Montesquiou et Georges Rodenbach,
Gustave Geffroy et Jules Barbey d’Aurevilly, Paul Bourget et Félix
Fénéon, Ferdinand Brunetière et Jules Renard, Georges Clemenceau et
Jean Grave, Jean Lorrain et Bernard Lazare, Léon Hennique et Félix
Vallotton, Arthur Meyer et Jules Claretie, Élémir Bourges et Ernest
La Jeunesse, Francis Magnard et Maurice de Féraudy, Jean Jaurès et
Aristide Maillol, Léon Blum et Sarah Bernhardt, Alfred Dreyfus et
Maurice Barrès, Anatole France et Francis Jourdain, Aristide Briand
et Anna de Noailles, Henry Becque et Fernand Labori, Thadée Natanson
et Sacha Guitry, Marguerite Audoux et Paul Léautaud. Ainsi, à travers
sa Correspondance, c’est un demi-siècle de notre histoire, littéraire,
artistique et politique, bref « culturelle » au sens large
du terme, qui revit et dont on peut suivre l’évolution, les tâtonnements
et les bouleversements. En établir l’édition critique, avec tout ce
que cela comporte de notes explicatives et de commentaires, c’est
du même coup offrir, à travers le panorama de décennies de notre histoire,
un précieux outil de travail à tous ceux qui s’intéressent peu ou
prou à la Belle Époque ou qui mènent des recherches sur tel
aspect ou tel acteur de cette période.
C’est
aussi pour cette raison que, plaçant la barre très haut et soucieux
de faire bénéficier du fruit de mes recherches les amateurs passionnés,
les érudits et les chercheurs de toutes disciplines, j’ai adopté des
choix éditoriaux que l’on peut naturellement discuter, mais qui ont
du moins l’ambition avouée d’embrasser le plus largement possible
toute une vie et, par-delà l’individu Octave Mirbeau, toute une époque.
Je n’en évoquerai, brièvement, que trois :
–
Tout d’abord, outre les lettres privées qui sont le matériau généralement
unique de toute correspondance, j’ai publié, non seulement des lettres
ouvertes et des lettres-pétitions collectives, mais aussi le texte
d’interpellations publiques, insérées dans le corps d’un article par
exemple, et des contrats — contrat de mariage et contrats d’édition
—, qui ne constituent pas vraiment des lettres stricto sensu, mais
qui n’en sont pas moins des documents fort intéressants, que ce soit
d’un point de vue historique, ou tout simplement pour une meilleure
connaissance et une meilleure compréhension de Mirbeau et de
ses relations avec ses pairs, avec son épouse ou avec ses éditeurs.
–
Ensuite, j’ai repris à mon compte un procédé mis en œuvre par le regretté
professeur L.-J. Austin dans sa somptueuse édition de la Correspondance
de Mallarmé : le recours à ce qu’il appelle les « lettres-fantômes »,
c’est-à-dire des lettres qui n’ont malheureusement pas été retrouvées,
mais dont l’existence est néanmoins attestée, soit par la réponse
du destinataire, soit par le scripteur lui-même, soit par le témoignage
du destinataire ou d’un tiers, qui en parle dans sa propre correspondance,
dans son journal intime, voire dans une conversation soigneusement
relevée par un diariste tel qu’Edmond de Goncourt, Jules Renard ou
Paul Léautaud. Il arrive parfois qu’on ne puisse rien savoir de plus
sur ces lettres que leur simple existence, ce qui est naturellement
très frustrant. Mais le plus souvent, par bonheur, la réponse ou le
témoignage permet d’induire un tant soit peu le contenu de la lettre
manquante. Évidemment, rien ne remplacera jamais le texte complet,
ni ne pourra rendre l’effet et la saveur d’un style à nul autre pareil,
qui est le reflet du « tempérament » d’exception de l’écrivain.
Mais, à défaut du texte original, la réponse, ou le témoignage, n’en
constitue pas moins un document enrichissant pour en savoir plus et,
à ce titre, est cité(e) dans les notes : c’est toujours mieux
que rien, et, surtout, ces éléments d’informations peuvent se révéler
extrêmement précieux. J’ajouterai que, au cours de ces dernières années,
une vingtaine de ces « lettres-fantômes » se sont bel et
bien matérialisées, ou réalisées, si j’ose dire, et se sont muées
en de véritables lettres, retrouvées au terme de nouvelles recherches
ou à l’occasion de ventes d’autographes : quelle satisfaction pour
le chercheur que de pouvoir alors vérifier ses hypothèses !
–
Enfin, tandis que certains éditeurs de correspondances se contentent
d’annotations succinctes, voire minimalistes, sous prétexte de laisser
la priorité au texte des lettres, qui est alors presque réduit à lui-même,
au risque de priver les lecteurs de nombre d’explications auxquelles
ils aspirent, j’ai fait le choix inverse de dire le maximum de ce
que je sais, au terme de plusieurs décennies d’investigations, afin
de mieux servir le texte et de faciliter sa compréhension. Bien sûr,
il ne sera jamais possible de « tout » citer et de développer
les commentaires autant qu’on le souhaiterait, sous peine de voir
chaque tome doubler de volume. Mais du moins, ayant moi-même puisé
quantité d’informations dans les notes de mes confrères,
il m’a paru de la plus élémentaire solidarité universitaire que de
permettre à d’autres chercheurs de puiser à leur tour, dans mes propres
annotations, les renseignements dont ils pourraient avoir besoin.
Quant aux lecteurs cultivés, ils pourront trouver des réponses à nombre
de questions qu’ils se posent, sans être pour autant obligés de lire
toutes les notes in extenso.
Mon
édition de la Correspondance générale d’Octave Mirbeau devrait comprendre
quatre gros volumes, à paraître aux éditions de l’Âge d’Homme, avec
le soutien financier de la Société Mirbeau aux destinées de laquelle
j’ai l’honneur de présider. Le tome premier, paru avec près de dix
ans de retard sur ce qui était prévu,
couvre les années 1862-1888, c’est-à-dire pour l’essentiel ses années
de formation et ses premières armes littéraires : sa jeunesse
provinciale et comprimée, au collège des jésuites de Vannes, dont
il a été chassé dans des conditions propices aux pires soupçons, puis
à Rennes, à Caen et surtout dans le mortifère bourg percheron de Rémalard,
où s’étiole notre Rastignac doublé d’une Emma Bovary ; son entrée
dans l’arène parisienne au lendemain de la traumatisante expérience
de la débâcle de l’armée de la Loire en 1870, qu’il évoquera dans
des chapitres à scandale du Calvaire et de Sébastien Roch ;
ses années de prostitution journalistico-politique et d’apprentissage
d’un prolétariat pas tout à fait comme les autres, celui de la plume,
expériences qui lui laisseront une impression de souillure dont il
n’aura pas trop de ses belles luttes à venir pour se laver ;
sa grave crise de 1884 et le « grand tournant » qui s’ensuit
et qui, après sept mois d’exil au fin fond du Finistère, le conduit,
douloureusement, sur le chemin de la « rédemption » par
le verbe ; et enfin ses tardifs débuts littéraires sous son propre
nom, avec la publication de ses deux premiers romans avoués, Le Calvaire
(1886), au succès de scandale, et L’Abbé Jules (1888), le premier
roman français dostoïevskien — avec L’Inconnu, de l’ami Paul Hervieu
—, qui le fera reconnaître par l’avant-garde littéraire et les happy
few, tels que Stéphane Mallarmé, auquel il vouera désormais, de son
propre aveu, un véritable « culte » et qui rejoindra Claude
Monet et Auguste Rodin dans le panthéon mirbellien.
Certes,
pour qui aimerait tout savoir, tout embrasser et tout comprendre,
il est bien décevant que des pans entiers de la vie d’Octave Mirbeau
continuent de nous échapper : pendant treize ans, en effet, du
début de la guerre de 1870 à sa fuite à Audierne, fin 1883, pour échapper
aux enlacements pernicieux de la goule Judith, rebaptisée Juliette
dans Le Calvaire, nous ne connaissons que fort peu de lettres de lui,
et encore la majorité d’entre elles sont-elles publiques, parues dans
les journaux qui l’emploient, ce qui ne nous laisse guère pénétrer
dans son espace privé. Force nous est donc de reconstituer son itinéraire
à partir des multiples données fournies par sa production alimentaire
ou par divers témoignages, sans entendre véritablement sa voix telle
qu’elle s’exprime d’ordinaire dans l’intimité d’échanges épistolaires
entre amis. Cela est évidemment fort dommageable, d’autant qu’il est
des plus improbables que nous découvrions jamais un lot de lettres
insoupçonnées qui nous révéleraient sa face secrète : pendant
toutes ces années de formation, en effet, le jeune Mirbeau, si remarquable
que soit sa plume, et si recherchée qu’elle soit par les « marchands
de cervelles humaines », n’est encore qu’un modeste pisse-copie
à gages, condamné à faire anonymement le domestique, le trottoir ou
le nègre, et ses correspondants n’ont guère de raisons de conserver
les écrits d’un presque inconnu.
Ces
lacunes ne font que renforcer, par contraste, l’attrait exercé par
ses étonnantes lettres de jeunesse à Alfred Bansard, que j’ai eu la
chance inouïe de découvrir et de pouvoir acheter en 1967, et par ses
savoureux échanges avec le fidèle Hervieu, que je n’ai malheureusement
pas totalement mis à jour, tant leurs lettres ont été souventes fois
dispersées au hasard des décès et des ventes. Comme Mirbeau ne leur
cachait rien et leur confessait sans hypocrite pudeur ses faiblesses,
ses hésitations, ses doutes, ses petits (et grands) mensonges, ses
enthousiasmes et ses abattements, ses contradictions et ses déchirements,
aussi bien que son durable mal-être existentiel et que son non moins
durable besoin éperdu d’amour, il nous apparaît, à nous lecteurs,
« tel qu’en lui-même enfin », débarrassé de toute cuirasse
et de tout rôle social obligé, et son « cœur mis à nu » :
non pas, certes, un « gensdelettres » qui serait imbu de
lui-même et tout juste soucieux d’une gloriole sans lendemain ;
ni un génie qui serait miraculeusement dégagé des contingences vulgaires
et qui planerait à des années-lumière au-dessus des préoccupations
du commun des mortels ; mais un homme comme nous, qui cherche
difficilement sa voie, qui se heurte aux obstacles placés sur son
chemin par une société compressive et conformiste, qui souffre
et se débat, bref un semblable, un frère…
C’est
ce Mirbeau-là qui est, selon la belle formule de Stéphane Mallarmé
à propos de l’abbé Jules, notre « douloureux camarade ».
C’est ce Mirbeau-là que j’aime, que j’admire, et que j’ai souhaité
faire découvrir en publiant sa Correspondance.
Pierre
MICHEL, Président
de la Société Octave Mirbeau
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